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    Solutions pour le développement : du crédit là où il fait défaut

    Renforcer l’autonomie des femmes est essentiel au développement. Le Défi 2X soutient le financement des entreprises détenues par des femmes, qui souvent n’obtiennent pas les financements dont elles ont besoin.

    Dans la série "Development Solutions" 30 septembre 2020
     

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    Par Moa Westman et Sabine Kayser

    Les femmes sont au cœur de l’économie ougandaise. Elles détiennent près de 40 % de toutes les entreprises enregistrées, faisant de l’Ouganda le pays à la plus forte concentration d’entreprises détenues par des femmes au monde. Mais souvent, les Ougandaises n’obtiennent pas le soutien dont elles ont besoin pour faire prospérer leur activité. Les entreprises appartenant à des femmes ne représentent qu’une infime partie (9 %) des crédits commerciaux octroyés dans le pays.

    Une initiative internationale, le Défi 2X (2X Challenge), vise à y remédier. Lancée en 2019, l’initiative du Défi 2X représente l’engagement pris par les pays industrialisés du G7 de mobiliser des milliards pour financer l’autonomisation économique des femmes dans les pays en développement. En juillet, le Défi 2X avait engagé et mobilisé 4,5 milliards de dollars.

    La Banque européenne d’investissement (BEI) a adopté les critères du Défi 2X en octobre 2019 et annoncé dans le même temps SheInvest, sa propre initiative visant à mobiliser 1 milliard d’euros d’investissements intégrant la dimension sexospécifique dans toute l’Afrique. Des initiatives comme SheInvest et Défi 2X tentent de remédier à un déficit de financement estimé à 1 700 milliards de dollars dans le monde à l’appui de microentreprises et de petites et moyennes entreprises détenues et dirigées par des femmes.

    En décembre 2019, la BEI a signé le premier prêt au titre de l’initiative SheInvest, octroyé à la Banque de développement de l’Ouganda (UDB). L’UDB a reçu 15 millions d’euros, dont près d’un tiers servira à soutenir des entreprises détenues et dirigées par des femmes. Pour trouver ces candidates, l’UDB appliquera les critères d’investissement du Défi 2X en matière d’entrepreneuriat féminin, de leadership, d’emploi et de consommation.

    Bien qu’elles génèrent deux fois plus de revenus par dollar investi, les entreprises fondées par des femmes reçoivent moins de la moitié des fonds alloués aux entreprises fondées par des hommes.

    Souvent, ce n’est pas le rendement des entreprises qui freine l’accès des femmes au crédit, mais la discrimination. Dans certains pays, cette discrimination est inscrite dans le droit local. Ainsi, une femme peut avoir besoin de l’approbation de son mari avant de contracter un prêt ou ne pas être autorisée à posséder des biens. Dans d’autres pays, la discrimination est ancrée dans les coutumes ou les normes sociales, ce qui entraîne un parti pris inconscient de la part des prêteurs. 

    Le fait d’empêcher les femmes de créer et de développer leur entreprise limite leur indépendance financière et entraîne des inégalités dans l’ensemble de la société. Les entreprises détenues par des femmes emploient généralement de nombreuses femmes, ce qui signifie que la discrimination en matière de crédit ne touche pas seulement les entrepreneuses, mais elle freine la participation de toutes les femmes à l’économie.

    Un autre aspect important de ce problème est souvent négligé : l’appui aux entreprises détenues et dirigées par des femmes permet d’intégrer plus de femmes dans l’économie formelle.

    Les femmes ont tendance à être surreprésentées dans l’économie informelle, caractérisée par la précarité de l’emploi et l’absence d’un dispositif de protection sociale. À l’échelle mondiale, près de 40 % des femmes qui occupent un emploi salarié n’ont pas accès à des protections sociales comme l’assurance chômage, la retraite ou le congé de maternité payé. Selon l’Organisation internationale du travail, ce chiffre atteint 63 % en Afrique subsaharienne.

    EIB

    SheInvest renforce l’autonomie des femmes en Afrique

    La Banque européenne d’investissement a lancé l’initiative SheInvest en novembre 2019 afin d’encourager l’égalité entre les sexes et l’autonomisation économique des femmes. En plus de promouvoir l’accès des femmes aux financements, l’initiative vise également à appuyer des financements climatiques tenant compte de la dimension sexospécifique, reconnaissant à la fois la contribution des femmes à l’action pour le climat et les façons uniques dont elles sont touchées par les changements climatiques. Les investissements favoriseront l’accès à une énergie propre, fiable et d’un coût abordable et amélioreront l’accès des femmes à des infrastructures essentielles comme l’eau courante et des transports publics sûrs et à faible émission de carbone. Les critères du Défi 2X guideront les projets SheInvest.

    Certains investissements récemment signés par la BEI illustrent comment SheInvest change la donne.

    Un changement de l’intérieur

    Le groupe panafricain de capital-investissement Development Partners International (DPI) investit dans certains des plus grands noms du continent, comme le détaillant spécialisé dans l’ameublement HomeChoice en Afrique du Sud ou la chaîne de restauration rapide nigériane Food Concepts, qui exploite Chicken Republic, l’une des chaînes à la croissance la plus rapide d’Afrique de l’Ouest. Son nouveau fonds, African Development Partners III, s’aligne sur les critères énoncés dans le Défi 2X en s’engageant en faveur du développement économique des femmes et d’une représentation équilibrée des sexes.

    Development Partners montre l’exemple. Runa Alam, directrice générale et cofondatrice, est une femme, tout comme la moitié des partenaires et du comité d’investissement de l’entreprise. Les femmes représentent également près de la moitié des employés. Fondée en 2007, Development Partners gère 1,6 milliard de dollars d’actifs.

    Development Partners se sert de son influence pour encourager le changement dans les entreprises – dans les conseils d’administration et les équipes de direction. Selon Marc Stoneham, gestionnaire de portefeuille chez DPI, l’entreprise a collaboré avec Food Concepts pour promouvoir la participation des femmes à tous les niveaux de cette société.  « Nous sommes très fiers que quatre des sept membres du comité exécutif soient des femmes et, de la même façon, du nombre d’employées de base ayant été promues à des postes de direction. » Il affirme qu’une majorité (53 %) des employés de Food Concepts sont des femmes.

    David Butler, directeur général de Food Concepts, a déclaré que la société avait également augmenté le nombre d’entreprises détenues et dirigées par des femmes parmi ses fournisseurs. « Nous nous efforçons désormais d’atteindre un équilibre en matière de représentation des sexes dans notre chaîne d’approvisionnement », a-t-il expliqué. « Et nous nous concentrons sur certains secteurs vraiment stratégiques de notre activité, comme la construction et la logistique. »  (Voir le video.)

    Development Partners prévoit de mettre davantage l’accent sur l’égalité entre les sexes dans son troisième fonds, ce qui contribuera à répondre aux exigences du Défi 2X. « Nous ne nous détournons pas de notre stratégie d’investissement visant à cibler les entreprises qui tirent parti de la croissance de la classe moyenne émergente ni de celle visant à assurer un rendement à nos investisseurs », affirme Runa Alam, « mais nous avons aligné davantage nos priorités sur celles du Défi 2X. »

    Michael Hall, responsable du développement durable chez DPI, affirme que le Défi 2X incite le groupe de capital-investissement à examiner les possibilités offertes aux femmes dans ses propres fonds ainsi que dans ses sociétés en portefeuille. « Étant donné que les sociétés dans le portefeuille de DPI emploient actuellement plus de 40 000 personnes en Afrique, l’occasion qui nous est offerte est vraiment exceptionnelle », dit-il.

    La Banque européenne d’investissement s’est engagée à verser 50 millions de dollarsdans ce nouveau fonds.

    Des microcrédits au Sénégal

    Baobab Sénégal accorde traditionnellement des microcrédits à de petites entreprises, comme des artisans, des vendeurs sur les marchés locaux, des ouvriers et des restaurateurs. Souvent, les entreprises dirigées par des femmes sont si petites qu’elles n’intéressent pas les banques traditionnelles. Les femmes sont également confrontées à des difficultés pour fournir des garanties. Les biens de la famille peuvent ne pas être à leur nom ou elles peuvent avoir besoin de l’approbation de leur mari pour obtenir un prêt.

    Généralement, les associations de microcrédit contournent ces obstacles en octroyant les prêts à des groupes de femmes, qui les redistribuent ensuite à chacune, explique Mamadou Cissé, directeur général de Baobab Sénégal. En Afrique, les femmes utilisent souvent ces groupes comme dépositaires pour leur épargne, ce qui leur permet de constituer des réserves pour les mariages, les funérailles et l’éducation des enfants, dans des comptes à l’image de ceux des banques traditionnelles. Le fait de prêter des sommes plus importantes aux groupes a résolu deux problèmes majeurs : cela a permis de réduire les charges administratives des organismes de microcrédit et de contourner les difficultés rencontrées par les femmes pour fournir des garanties.

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    De nombreuses entrepreneuses ont un objectif principal : nourrir leur famille. Selon Mamadou Cissé, dans bien des cas, le principal soutien de famille, habituellement le mari, ne gagne pas assez pour couvrir les dépenses de base. De minuscules prêts à des entreprises détenues par des femmes aident de nombreuses familles à surmonter des périodes difficiles ou une perte soudaine de revenus, comme pendant la pandémie de coronavirus.  « C’est une activité qui nous tient à cœur », dit-il.

    La clientèle de Baobab ne se limite toutefois pas aux très petites entreprises. Une entrepreneuse a lancé sa société de produits de beauté avec un prêt de 1 500 euros. Grâce à une série de prêts, elle a pu développer son entreprise et compte désormais 21 employés qui distribuent des produits de beauté dans tout le pays.

    La Banque européenne d’investissement soutient Baobab au moyen d’un prêt de 7 millions d’euros. Les quatre cinquièmes de cet argent iront à une clientèle féminine. Ces fonds permettront à Baobab Sénégal, qui fait partie du groupe Baobab, grande société de services financiers numériques, d’accorder environ 17 200 prêts à des entreprises de petite dimension.

    Les services financiers en Afrique subsaharienne

    Plus d’un milliard de femmes dans le monde n’ont pas accès aux services financiers, selon Women’s World Banking Capital. Le groupe lance un nouveau fonds pour essayer de remédier à cette situation.

    Le fonds Women’s World Banking Capital Partners II effectuera des investissements minoritaires dans des prestataires de services financiers, favorisant ainsi la participation des femmes en tant qu’entrepreneuses, gestionnaires et employées, en particulier en Afrique subsaharienne. Le postulat du fonds est simple : investir dans les femmes peut avoir des effets sur le plan social et générer un rendement financier.

    Grâce à ses investissements, le fonds tente d’influencer la façon dont les prestataires de services financiers répondent aux besoins des femmes. La première étape consiste à s’assurer de la diversité des employés de ces prestataires. Les entreprises affichant une plus grande diversité ont tendance à mieux répondre aux besoins des femmes.

    Un investissement antérieur du fonds met ce problème en évidence. Un prestataire pakistanais de services financiers mobiles peinait à répondre aux besoins de sa clientèle féminine. Il s’est avéré que tous les représentants commerciaux de l’entreprise étaient des hommes. L’absence d’un effectif commercial féminin a limité le contact avec les femmes, car les clientes potentielles n’étaient pas disposées à donner leur numéro de téléphone à un homme qu’elles ne connaissaient pas.

    Parfois, le problème n’est pas tant le manque de diversité des effectifs, mais les besoins spécifiques de la clientèle féminine. Dans le monde entier, l’une des difficultés est que, souvent, les femmes n’ont pas de carte d’identité délivrée par les pouvoirs publics, document qui peut être exigé pour un prêt. L’apport de garanties représente un autre obstacle. Le domicile familial, par exemple, peut ne pas être enregistré au nom de l’épouse.

    Les femmes passent également beaucoup de temps à s’occuper des enfants et des personnes âgées. Cela complique l’accès à une agence bancaire pour ouvrir un compte ou remplir une demande de prêt, en particulier dans les succursales traditionnelles où les files d’attente peuvent être longues. Ces difficultés se répètent partout dans le monde, mais elles sont plus marquées en Afrique subsaharienne.

    Jusqu’à présent, le fonds a levé 75 millions de dollars sur son volume cible de 100 millions de dollars. La BEI investit 11,5 millions de dollars.

    Une relance mettant l’accent sur l’égalité entre les sexes

    Le Défi 2X ne se contente pas de lever des fonds à l’appui de l’entrepreneuriat féminin. Les critères de cette initiative harmonisent les efforts des institutions de promotion du développement en créant une norme mondiale pour le financement de l’égalité entre les sexes.

    Les critères du Défi 2X ont permis à la BEI d’établir avec rigueur et clarté ce qui devrait être considéré comme un financement en faveur de l’égalité entre les sexes et, à ce titre, soutient sa propre stratégie en la matière. La mise en œuvre de ces critères permet également à la Banque européenne d’investissement de mieux suivre ses investissements en faveur de l’égalité entre les sexes. Depuis janvier 2018, la Banque a fourni plus de 430 millions d’euros de financement à l’intérieur et à l’extérieur de l’Europe qui répondent à ces critères.

    La reconstruction de nos économies après la pandémie de coronavirus présente d’immenses défis, mais aussi une occasion formidable d’appuyer la participation économique des femmes. Les critères du Défi 2X devraient être intégrés aux efforts de reprise et de relance économique visant à promouvoir l’entrepreneuriat et l’emploi des femmes.  La pandémie pourrait offrir une occasion unique aux entreprises détenues par des femmes actives dans le domaine de la santé et de l’éducation en ligne. Elle pourrait également encourager les petites entreprises à améliorer leurs compétences dans les domaines du numérique et du marketing en ligne pour faire face aux perturbations générées par le COVID-19.

    Le manque de crédit freine la capacité des femmes à contribuer sur les plans économique et social. Il compromet également la capacité d’une société à faire face à des défis immenses tels que la pauvreté, les changements climatiques et les crises sanitaires comme la pandémie actuelle. L’appui à l’autonomisation économique des femmes est essentiel pour aider les pays à se développer et à créer des richesses.

    Moa Westman est spécialiste de l’égalité entre les sexes à la Banque européenne d’investissement. Sabine Kayser est chargée principale des questions de politique générale.