Ces mots me touchaient en mon for intérieur et me submergeaient
d’émotion. J’essayai de distraire ma pensée en me mêlant au bavardage de
mes collègues à propos de la beauté de la route... du sable, des
collines caillouteuses et de la végétation luxuriante festonnée d’orange
et de jaune.
Quand nous fûmes arrivés à destination, je ne pus
retenir un petit sourire en lisant le panneau à l’entrée de la centrale :
Noor – ‘lumière’ en arabe.
Les responsables du projet nous
accueillirent et nous donnèrent une foule d’informations sur le
fonctionnement de la centrale. Ils nous décrivirent les différentes
phases du processus et la technologie utilisée pour transformer le
rayonnement solaire en énergie et compenser ainsi l’absence de pétrole
et de gaz du sous-sol marocain. Ils nous expliquèrent aussi comment Noor
contribue à la protection de la Terre en atténuant les risques
croissants liés aux changements climatiques.
Plusieurs
responsables de l’Union européenne s’étaient joints à la visite ; l’UE a
en effet soutenu financièrement et techniquement le projet par
l’intermédiaire de la Banque européenne d’investissement et d’autres
institutions.
Le but premier de la centrale est de fournir une
série de services à la population et de créer des emplois au Maroc,
notamment durant la mise en œuvre du projet. C’est très important, mais
il n’y a pas que cela.
La centrale Noor tire son énergie du
rayonnement solaire en maîtrisant, sauvegardant et transformant les
rayons du soleil pour produire de l’électricité. Ainsi, la production
quotidienne du soleil pourra être utilisée vingt-quatre heures sur
vingt-quatre pour aider les travailleurs à faire tourner leurs machines,
les élèves à préparer leur réussite scolaire, les personnes âgées à
rester en contact avec le monde et les mères de familles à mener à bien
chaque jour leurs tâches domestiques. La centrale utilise l’énergie du
soleil et la rend aux habitants de la région sous la forme de lumière –
nour – ; c’est une source d’énergie dynamique et permanente.>
Hélas ! La lumière que fournira ce site n'est pas celle que cherche mon cœur !
En
dépit de l’intérêt de toutes ces explications détaillées émaillant la
visite de la centrale, les mots du vieux sage continuaient de résonner
dans ma tête, m’engourdissant et me mettant dans un état de profonde
confusion, plus encore à mesure que la journée de travail approchait de
son terme.
De retour à l’hôtel, je tentai de dormir un peu après
une longue et exténuante journée, dont plusieurs heures passées sur la
route. Mais j’étais trop nerveux et anxieux pour dormir ; alors, je me
mis à la fenêtre pour contempler le coucher du soleil. Et je vis le
vieux sage, encore assis au même endroit. Décontenancé par la présence
du vieil homme, je ne profitai pas du jeu des derniers rayons du soleil
qui s’entrelaçaient avec le bleu du ciel pour psalmodier leur adieu au
jour. J’observai l’homme, qui se tenait là, invariablement serein et
tranquille, depuis l’aurore.
Je devais retourner le voir.
Mais plus j’avançais vers lui, plus il semblait s’éloigner. La distance
s’allongeait alors que je me rapprochais de mon but. Je sentais un
lourd poids accabler tout mon être, et tout ce que je voulais, c’était
me débarrasser de ce poids et le jeter au vieil homme ; peut-être
pourrait-il aider à soulager mon appréhension.
Lorsque je fus à ses côtés, je lui demandai avec fébrilité :
- « Que dois-je faire pour trouver la lumière ? »
En
guise de réponse, il se contenta de sourire sans bouger d’un pouce.
Alors je répétai et répétai encore ma question, avec une urgence
persistante ; mais sans succès. Il gardait le même sourire et le même
calme.
Je m'assis à côté de lui, désorienté et las. Je suivis le
lever de la Lune et l'apparition de ses petites créatures au doux
sourire. L'astre nocturne projetait le faisceau de ses lueurs sur les
dunes, annihilant leur obscurité et réveillant leur clarté.
Rempli
de déception, je quittai finalement le vieux sage. Je sentais mes pas
s’alourdir quand j’aperçus le clignotement d’une lanterne au loin. Il
provenait d’une petite maison dans laquelle quelques personnes étaient
rassemblées et bavardaient. Son toit était fermé par de nombreuses
bûches de bois et, dehors, un gros banc de pierre était recouvert de
coussins et entouré de chaises en bois. Des palmiers disséminés
entouraient la maison.
Mon corps s’affaiblissait, mes forces
m’abandonnaient graduellement. Plus j’approchais de la petite maison,
plus elle s’estompait devant mes yeux... J’entrevis toutes les années de
ma vie défilant à toute vitesse devant moi. Je n’y voyais plus clair.
Je n’entendais plus que des murmures indéchiffrables. Je chancelai...
L’instant d’après, je m’effondrai sur le sol.p>
Je sentis qu’on
me transportait et qu’on m’asseyait sur une des chaises en bois. Les
voix se superposaient alors qu’on me demandait avec empathie :
- « Ça ne va pas, Monsieur ? »
Je répondis que j'avais du mal à respirer, que je ne pouvais plus bouger. Alors l'une des voix me dit :
- « Restez ici et reposez-vous. »
Puis une autre me demanda sur un ton de réprimande :
- « Pourquoi êtes-vous habillé comme ça ? Il fait froid. »
Et une autre dit :
- « Je vous apporte un thé. Nous ne vous dérangerons pas avec nos conversations. Asseyez-vous juste et détendez-vous. »
Je
m'assis près d'eux, les membres gelés. On me tendit une tasse de thé
bouillant et la chaleur commença à envahir mon corps. Je remarquai que
mes hôtes parlaient de moi :
- « C'est un citadin ; ils sont tous
les mêmes. Ils gâchent leur vie à courir après l'argent et le pouvoir,
et ils oublient tout de la vraie essence de la vie. »
Ses amis répondirent à l'appui :
-
« Oui. Son état n'est rien d'autre qu'un avertissement qu'il est en
train de passer à côté de sa vie. C'est comme si elle lui rappelait
qu'il n'a plus l'âge de s'habiller aussi légèrement. »
- « Bien
vrai ! Merci à Dieu pour tous les bienfaits que donne une bonne santé.
Que Dieu le guérisse et le guide sur le bon chemin ! »
Et une autre voix encore :
-
« La vie des gens de la ville est bien étrange ! Croyez-moi... ils
vivent comme des machines et ne prennent conscience du mal qu'ils se
font que quand la maladie commence à envahir leur corps. Avec le temps,
ils se transforment en machines rouillées sans même s'en rendre compte. »
- « Merci à Dieu pour tout ! »
La
conversation allait bon train, chacun racontant aux autres comment sa
journée s'était passée. Je regardais leurs visages paisibles et leurs
sourires réjouis. Leur énergie positive et leur pétulance étaient
tellement contagieuses que je recouvrai bientôt mes forces. Je n'avais
plus froid.
En quittant mes hôtes d'un soir, je les remerciai de
leur aide et de leur générosité. Ils insistèrent pour que je reste et
que je dîne avec eux, mais je tenais à m'en aller. L'un d'eux me demanda
brusquement pourquoi j'avais passé des heures près de la statue. Je
souris et répondis par un silence.
Je traversais la rue pour
rentrer à l’hôtel lorsque je me trouvai soudain à côté de l’homme du
désert. Je sentis qu’il s’adressait à moi. Il dit :
- « Avez-vous
déjà pensé que le soleil endure en un jour ce que vous subissez durant
des années ? C’est un fœtus quand il se lève à l’aube, et puis il rampe
comme un nourrisson vers le sable. Il atteint le pic de sa jeunesse à
midi et alors il commence à perdre sa force et décline à mesure que les
heures du jour s’égrènent – exactement comme les humains vieillissent. »
Il ajouta :
-
« Je suis l’homme du désert. J’ai appris à voir dans l’obscurité avec
la lumière qui vient de l’intérieur. Je vous vois clairement ; vous êtes
une bonne personne, mais vous êtes devenu une machine. Mon fils, le
cœur est la source de la lumière. Vous avez fermé la porte de votre
cœur. Vous cachez la lumière à l’intérieur, mais, moi, je la vois.
Ouvrez votre cœur aux autres et partagez avec eux votre lumière –
laissez-la éclairer votre route et la leur. »
Et il conclut par ces mots, qui sonnèrent comme un avertissement :
-
« Si vous fermez votre cœur, vous ne pourrez écouter et voir qu’avec
votre esprit – et ça n’est pas bon. N’ignorez jamais votre cœur et vos
sentiments. »
Je hochai la tête à ses préceptes et je retournai à
l’hôtel, le pas plus léger alors que mes soucis s’estompaient... J’avais
finalement trouvé la réponse que je cherchais.